Corrida bleue

La «Corrida Bleue» de Manu Frigerio 


C’est le beau titre choisi par ce jeune artiste pour l’ensemble des œuvres sur toile et sur papier qu’il expose en mars a la Galerie 113.
De la corrida, il n’a gardé que la figure emblématique du taureau, en oubliant toutes les afféteries tauromachiques auxquelles on aurait pu s’attendre, et même le toréador, en gommant ses habits de lumière folkloriques, et ses effets de cape seyants mais faciles.
Une figure du taureau ici réduite a la tête de l’animal, regardant crânement la mort dans les yeux: celle que lui donnera sous peu l’homme qui lui fait face, à la fois son compagnon et son bourreau.
Comme dans un jeu de miroirs, ou progressivement, insensiblement, leurs images fusionnent pour devenir celle du Minotaure.
Qui regarde en fait l’autre mourir? Et, ce faisant, qui imprime à ces derniers instants une intensité aussi forte que celle de toute son existence, brève et absurde, réduite à la seconde de sa mort?
La couleur bleue, c’est celle de la nuit des origines, celle qui baignait les cavernes et les hommes qui regardaient passer devant elles les troupeaux de buffles d’Altamira, de Lascaux, et des grottes du Tassili.
A une époque à la promiscuité de l’animal sauvage et du chasseur favorisait l’éclosion du chamanisme, celle d’un monde à leurs consciences s’interpénétraient… Cette influence de la peinture pariétal et du chamanisme
(plus particulièrement celle des contreforts de l’Himalaya, dont l’artiste possède dans sa collection personnelle quelques spécimens remarquables) est ici très sensible, et même revendiquée.
Elle est suffisamment marquée pour qu’on évite de comparer trop vite, trop distraitement, ce travail avec ce qu’il aurait d’africain, et ses ressemblances allusives avec les vastes compositions de Wilfredo Lam, le grand peintre afro américains des années cinquante, et plus récemment les pêle-mêle rageurs de Jean Michel Basquiat, avatar new-yorkais de la figuration afro-américaine.
Du premier, sans trop connaître, il aurait hérité des intuitions pour des mises en page, simples et savantes.
Et du second, un expressionnisme farouche, avec des touches si violentes qu’elles frôlent l’estafilade… Ce qu’il y aurait en fait de plus africain, chez lui qui ne l’est pas, c’est l’émergence du fond de figuration de toute les sociétés primitives, un dénominateur en fait commun aux débuts de toutes les grandes civilisations.
Quelques traits pour un autoportrait universel: la première tentative de transcendance de l’Homme, au moment ou il invente le sacré avant le religieux.
C’est un retour aux sources qui devrait émouvoir en chacun de nous ce qu’il reste, on le souhaite en tout cas, de l’innocence des premiers âges.
Manu Frigerio est l’un des jeunes peintres les plus prometteurs que la Galerie 113 va s’efforcer de soutenir, et si elle le peut de suivre…


Henri Terres